Oeuvre spirituelle

L'oeuvre spirituelle est un triptyque :

Le SCIVIAS (1141-1151)

Le LIVRE DES MERITES DE LA VIE (1158-1163)

Le LIVRE DES ŒUVRES DIVINES (1163-1173)

Ces écrits sortent du scripturaire du Rupertsberg, sous forme de manuscrits

volontiers ornés d’enluminures illustrant les visions.

Généralités :

A travers l’œuvre spirituelle et le langage métaphorique d’Hildegarde, on perçoit une interprétation définitive du monde. En plus des symboles qui font partie de son contexte (le langage allégorique est habituel au Moyen-Âge, et les symboles qu’elle utilise sont connus et largement utilisés), elle décrit des visions avec leur interprétation, également inspirée, ce qui permet de supposer l’origine divine des visions. Sa contemplation et sa transcription fidèles l’amène à devenir celle qui enseigne, annonce, prêche, prophétise, à l’instar des plus grandes figures de l’Ancien et du Nouveau Testament.

L’idée majeure de l’œuvre d’Hildegarde est le rapport entre le macrocosme (l’univers) et le microcosme (l’homme). L’homme est au centre de l’univers créé (« le temps d’un battement de paupière », écrit-elle) par Dieu. Hildegarde présente l’univers (classiquement le cosmos), imprégné de l’énergie divine, jusqu’aux limites de l’au-delà. L’univers fut créé uniquement pour que Dieu Se révèle à l’homme. Ainsi, Création et Rédemption sont-ils imbriqués.

Des aspects de son œuvre décrivent l’histoire de la Rédemption, en impliquant une dynamique du retour de l’homme au spirituel (ce qui est d’actualité au 21ème siècle, comme l’évoqua André Malraux : sera-t-il spirituel ? à moins qu’il ne soit plus ? L’enjeu semble se confirmer vu les problèmes planétaires, notamment ceux de l’environnement).

La mission d’Hildegarde est de rappeler l’œuvre rédemptrice de Dieu, tout en montrant l’ampleur de Son action dans le monde. Hildegarde invite de manière patente à suivre Dieu dans Son Eglise. Il n’y rien là qui permette de se laisser entraîner dans le particularisme d’une secte ni dans le syncrétisme du Nouvel Âge.

L’oeuvre spirituelle d’Hildegarde s’inscrit dans la nouvelle conception de Dieu de son époque. Jusqu’alors, l’homme essayait de rencontrer Dieu dans une certaine contemplation d’inspiration byzantine, où Dieu est lointain et Jésus représenté comme le Pantocrator. Au 12ème siècle, on conçoit davantage Dieu dans ses œuvres. La rencontre peut avoir lieu dans le monde, la présence de Dieu étant perçue aussi bien dans ce qui est visible qu’invisible. L’architecture l’exprime élégamment dans le style ogival dit gothique (ce dernier terme est un non-sens historique, appelé ainsi par dédain en Italie à partir du 16ème siècle, alors que le style ogival est le style français par excellence !) : symbole de foi, de prière, de lumière, en s’élevant plus haut vers le ciel. Une littérature latine en est aussi le reflet, l’œuvre d’Hildegarde étant l’un des plus beaux exemples. Hildegarde « humanise » le sacré. Elle édifie une cathédrale spirituelle qui rapproche Dieu des hommes par le Christ. Création (en quelque sorte « sanctifiée ») et Rédemption, les deux œuvres exclusives de Dieu, sont bien les deux colonnes de la vie et des écrits d’Hildegarde.

Le SCIVIAS (en latin = connais les voies, sous-entendu du Seigneur)

C’est la première œuvre d’Hildegarde, qu’elle débute suite à l’ordre divin reçu alors qu’elle avait 42 ans et 7 mois. Elle décrit elle-même cette injonction céleste : « …Alors que j’attachais avec beaucoup de crainte à une vision céleste, toute tremblante, je vis une très grande splendeur dans laquelle une voix se fit entendre du Ciel, me disant : « Oh, faible créature, poussière de la poussière et cendre de la cendre, proclame et écris ce que tu vois et entends ! Parle et n’écris pas comme écrivent les humains ni comme discernent les humains, ni à la manière dont les humains représentent toute chose, mais tel que tu perçois tout en Dieu, comme l’élève reproduit les paroles de son maître…Tu as pour mission de révéler ce qui est caché. »

Le SCIVIAS encore inachevé sera lu au pape Eugène III en 1147 et permettra qu’Hildegarde soit reconnue inspirée par l’Esprit Saint.
Dans cet ouvrage, elle relie le dogme de la vraie foi catholique à sa doctrine de l’homme et du monde.
Elle évoque l’histoire du salut de l’homme, la naissance et le développement de l’Eglise. Ici, l’image du cosmos est seulement celle qui est classique au Moyen Âge.

Une boule de feu représente le Christ et Son amour ; les 3 étoiles au-dessus, la Sainte Trinité.

En première partie, Hildegarde expose la chute de Lucifer, le péché originel qui entache l’humanité depuis la séduction d’Adam. La Synagogue, qui a l’aspect d’une femme forte mais passive, aveugle, restant les bras croisés à côté de l’autel, ne peut apporter le salut libérateur.

En seconde partie, sont dépeintes 4 visions sur les sacrements : l’Eglise est comme une femme de haute taille debout devant l’autel. « Des bras de la femme, telles de longues manches tombantes, partait un vif éclat qui rayonnait du ciel jusque sur la terre. Il incarnait l’action de la force divine chez les prêtres… Le giron de la femme s’ouvrait comme un filet, formant de larges fentes à travers lesquelles pénétrait une foule d’êtres humains. Cela est l’amour maternel qui s’ouvre pour retenir les âmes croyantes…La figure n’avait ni jambes ni pieds. Cela signifie que l’Eglise n’a pas encore atteint la plénitude de sa force et l’éclat suprême de son accomplissement. »

La figure lumineuse de la Trinité revêt les enfants de l’Eglise d’une robe de lumière : le baptême. Les visions des sacrements correspondent à la transformation de l’homme perdu en l’homme sauvé par grâce.

La troisième partie concerne le Royaume de Dieu, en 12 visions. Les vertus (au nombre de 30, plus la Sagesse et la Science de Dieu…) sont personnifiées de manière allégorique. Le monde sauvé par le Christ est tel un palais magnifique. Un hymne des vertus s’élève en épilogue.

 

Le LIVRE DES MERITES DE LA VIE (Liber Meritorum Vitae) est une psychothérapie de l’âme.

Ces visions présentent l’homme cosmique debout, embrassant l’univers. Il regarde successivement dans les 4 directions cardinales. Il se tient au centre du cosmos.

En correspondance avec des parties de son corps, sont décrites allégoriquement 35 vices, ainsi que ce qu’elles expriment, avec à chaque vice la réponse de la vertu correspondante (les 30 premières vertus sont décrites dans le SCIVIAS, où elles s’expriment aussi mais sous forme de monologues ; aucune vertu n’est décrite dans le Livre des Mérites de la Vie, y compris les 5 dernières). Pour la tête, 7 vices et vertus (dont la Miséricorde, une quasi médecine !) ; le tronc, 8 vices et vertus ; les cuisses, 7 ; les jambes, 8 ; enfin les pieds, 5 (à noter que la dernière vertu est la joie céleste, qui donne sa teinte à l’ensemble des vertus). Vices et vertus forment donc 35 paires en opposition reflétant le combat intérieur de l’âme.

Cette psychothérapie fait prendre conscience des choix à faire pour tendre vers Dieu : l’homme est en devenir dans sa vocation d’enfant de Dieu. Soulignons que pour tout chrétien, le Christ s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.

 

Le LIVRE DES ŒUVRES DIVINES (Liber Divinorum Operum)

Il comporte 10 visions cosmiques avec :

- la description et l’interprétation du monde
- le lien entre l’homme et l’univers, jusqu’à inclure le monde surnaturel
- des fondements philosophiques et médicaux (Hildegarde précise notamment : « Les arbres, les plantes, les animaux, et même les pierres précieuses – toute la création – recèle des forces secrètes (des subtilités), qu’aucun homme ne peut connaître, à moins que Dieu ne les lui ait révélées. » )

Une histoire de la rédemption est décrite en relation avec les phénomènes cosmiques.

Dans les 4 premières visions, il s’agit de la création du macrocosme et du microcosme. Les éléments, les astres, les vents, les créatures, orientées vers l’homme qui est au centre, peuvent avoir des répercussions sur lui, notamment sur l’équilibre de ses humeurs.

- La 1ère vision montre « une merveilleuse figure qui a  l’apparence humaine… L’énergie suprême… vie ignée de l’essentialité divine. » C’est une représentation de la Sainte Trinité : unité en une triple énergie. La triple figure (2ème vision ?) contient tout l’univers, englobé, de l’extérieur vers l’intérieur en couches successives, par un cercle de feu clair (l’amour de Dieu, qui implique la miséricorde), un cercle de « feu noir » (la justice de Dieu, qui implique le jugement), un cercle d’air humide, un cercle d’air blanc, puis une deuxième couche d’air. Au centre du cosmos, se tient l’être humain, nu, debout, les bras ouverts, sous l’aspect de l’Homme-Christ qui remplit l’univers et en est le centre. L’amour de Dieu dit : « Moi, l’ardente vie de l’essence divine, je me répands sur la beauté des champs. Je brille dans les eaux. Je brûle dans le soleil, dans la lune et les étoiles. Dans la créature, je suis la force ardente et cachée… » (à noter que cette dernière expression renvoie à la notion de viriditas déjà explicitée : c’est réellement une signature divine). 

- La 3ème vision ne montre plus la Sainte Trinité englobant l’univers. L’homme est seul, toujours au centre du cosmos, dans la même position. Cette fois-ci, il est ce que nous sommes, l’être humain standard (ce modèle de l’homme debout au centre du monde sera reprise quatre siècles après par Léonard de Vinci dans le dessin de l’homme de Vitruve, à l’origine destiné à illustrer un ouvrage sur les travaux de l’architecte Vitruve). Il reçoit des influences des vents « qui meuvent du souffle de leur énergie le firmament… et l’animent d’un mouvement circulaire… Les humeurs s’en trouvent au sein de l’homme remuées et transformées. »  « Dans la forme de l’homme, c’est la totalité de son œuvre que Dieu a consignée. » Ainsi, tout l’univers se trouve-t-il dans l’homme. Et ce qui se passe dans l’univers est aussi l’image de l’âme. L’homme est comme co-créateur, doté de créativité, ce qui est la caractéristique de sa dignité fondamentale : « Dieu a placé l’ensemble de son œuvre en l’homme. La tête ronde de l’homme est un signe de sa force, son cerveau régit l’ensemble de son organisme. Ses cheveux symbolisent les facultés créatrices dont il est doté, ses yeux sa prescience, ses oreilles la musique émise par les glorieux secrets des chœurs des anges, son nez la sagesse respirée, celle qui gît en tant qu’ordre subtil dans toutes ses œuvres d’art. Sa bouche enfin est en contact avec le verbe de Dieu, duquel procède toute création. »

Hildegarde, de manière assez originale par rapport à bien des mystiques qui détournaient leur regard du monde, propose une certaine responsabilité de l’homme non seulement par rapport au monde mais aussi quant à sa participation à la rédemption. Le monde visible est un pont qui invite à la foi, et, pour elle, il est essentiel de transmettre la foi.

- La 4ème vision montre la terre (ronde), peuplée, au centre du cosmos, soumise aux saisons et aux énergies cosmiques : « L’humeur qui s’échappe de l’air mince suscite sur terre la viridité et provoque partout la germination. » En revanche, l’air peut aussi dégager un brouillard pestilentiel. Les interactions des différents vents, de l’eau, du feu s’équilibrent plus ou moins, avec sur diverses parties de la terre fécondité ou sécheresse selon les influences reçues.

Mais au-delà du cosmos naturel conçu pour l’homme, se situe le cosmos surnaturel, qui est apprécié chez Hildegarde par rapport à l’homme et son devenir ultime. Dieu sépare le bien du mal. Les vertus ouvrent la voie vers Dieu, comme les visions suivantes l’indiquent, après que l’homme se rende compte de l’importance de son âme. « L’homme est immense par les énergies de son âme. » L’âme de l’homme porte en elle comme une symphonie, destinée à tout harmoniser.

La 5ème vision dévoile en quelque sorte le cœur de l’homme, divisé, soumis à ses désirs et aspirations parfois contraires. « La terre représente l’homme… Il est conduit au salut de son âme par les cinq sens qui lui permettent de satisfaire tous ses besoins. » Des rappels de l’Apocalypse évoquent la destinée humaine avec ses zones d’ombre et de lumière.

La 6ème  vision représente une ville carrée, ceinte d’une double muraille, avec des symboles de la prédiction divine : la colombe, le miroir, la montagne. C’est « l’œuvre stable et ferme d’une prédestination divine, entourée tantôt de splendeur, tantôt de ténèbres. » A partir de cette vision jusqu’aux suivantes, les anges se manifestent.

Dans la 7ème vision, ce carré est peuplé. Elle illustre le déroulement de l’histoire de la Rédemption. Deux figures dressées au-dessus et à gauche de la ville symbolisent l’humanité, celle d’avant et celle d’après le déluge ; dans un nuage au-dessus et à droite des figures se tient une foule, celle des croyants.

Et, pour les dernières, la 8ème montre les vertus de l’humilité, de la miséricorde et de la justice, la 9ème la toute puissance et la sagesse de Dieu. La 10ème complète ces considérations religieuses et historiques par une prophétie. Elle débute par la description des époques qui précèdent celle d’Hildegarde, considérée comme une période critique, toujours selon une référence religieuse. Elle décrit ensuite la fin du monde, jusqu’au Jugement dernier. Dans la phase finale (époques du chien, du lion, du cheval, du porc et du loup), Hildegarde dénonce le péché qui transforme les éléments. L’homme retrouvera quand même une conscience morale salutaire. Les derniers assauts du mal, causant des hérésies et de nombreux martyrs, seront anéantis par le Christ qui enverra l’Esprit de manière décisive.

 

Date de dernière mise à jour : 27/01/2017